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je vous laisse juger...

L'ART EST-IL MALADE?

L'ART EST-IL MALADE?
(Texte de Luc Chartrand, Actualité, 15 octobre 1993)
 

IL N'Y A PAS LONGTEMPS, LE PROFANE POUVAIT DISTINGUER UNE OEUVRE D'ART D'UN MATELAS...AUJOURD'HUI, ON LUI DEMANDE SEULEMENT DE PAYER LA NOTE.
A-T-IL VOIX AU CHAPITRE?
Dans un entrepôt, en bordure de l'autoroute Queensway à Ottawa, se cache la plus improbable collection d'objets au Canada. Au mur, une éruption de macramé s'étend sur trois mètres de largeur. Par terre, un alligator artificiel reluque une femme nue au regard fou. Une bûche de bouleau, des coussins en forme de caisses de 24 bières Labatt 50, un crapaud visqueux, une spirale d'acier, un cube d'aluminium et d'innombrables formes pour lesquelles la géométrie n'a pas encore créé de nom encombrent les salles. Nous sommes à la Banque d'oeuvres du Conseil des Arts, la plus grande collection d'art contemporain au pays. Le cagibi de la culture.

Depuis sa création, en 1972, la Banque a acheté, moyennant 15 millions de dollars, 17,000 oeuvres de plus de 2500 artistes. Les peintures, sculptures, installations, etc., sont ensuite louées aux ministères fédéraux, gouvernements provinciaux, municipalités et organismes sans but lucratif, et servent à décorer les bureaux ou les espaces publics. Adieu! affiches des Rocheuses - gracieuseté du CN - qui, d'un océan à l'autre, ornaient les bureaux de la fonction publique fédérale. La Banque fait d'une pierre trois coups: elle encourage la production artistique, améliore le climat de travail des fonctionnaires et contribue à faire connaître l'art d'aujourd'hui.

William Kirby, chef de la collection, fait visiter avec un bel enthousiasme cet entrepôt de la folie. Le divan de la salle d'attente est une oeuvre...En fait, tout objet trainant dans les bureaux peut en être une. Cette table, là, appuyée au mur, c'est de l'art? "Pas encore!" répond Kirby.

Une camionnette est stationnée dans la grande salle. A-t-elle servi à la livraison d'une oeuvre? Non. C'est une oeuvre. Tout un nécessaire de camping a été posé par terre à côté du véhicule. Cette "création" s'intitule The Van . Dans une vie antérieure, elle servait aux déplacements d'un artiste itinérant de Vancouver, Fred Douglas. Un jour (de panne?), il a décidé de recycler ce témoin autobiographique en le vendant à la Banque...

"Notre défi est d'acheter des oeuvres parfois très difficiles (à apprécier) et de les louer quand même", dit William Kerby. Mission apparemment accomplie puisque environ 85% des acquisitions ont déjà été louées au moins une fois. Si on ajoute les oeuvres prêtées par la Banque lors d'expositions, plus de 90% des pièces de la collection ont déjà été présentées au public.

Mais le public a-t-il vraiment le choix?

L'achat, par le Musée des beaux-arts du Canada, d'une toile du peintre américain Mark Rothko de 1,8 million de dollars a relancé cet été la controverse sur l'utilisation des fonds publics en art. La toile, intitulée No 16 , est composée de deux rectangles ivoire aux contours flous, sur fond orange et écarlate. Et on se rappelle le tollé, il y a trois ans, provoqué par l'acquisition également au coût de 1,8 million de dollars, par le même musée, de La Voix du feu , de l'Américain Barnett Newman: un tableau haut de 5,4 m, formé de deux bandes verticales bleues et d'une rouge, exposé pour la première fois au pavillon des Etats-Unis de l'Expo 67.

L'art et surtout la liberté artistique ont été des phares du 20e siècle. Les nazis et les communistes ont tour à tour attaqué l'abstraction, oeuvre des Juifs pour les uns, produit de la bourgeoisie pour les autres. Au Canada, seuls les créditistes se sont opposés à la création, en 1957, du Conseil des Arts... L'ennemi serait-il aujourd'hui dans le camp de la démocratie et des payeurs de taxes?
Sur le gypse propre et blanc d'un mur du Musée d'art contemporain de Montréal, un écriteau prévient le public: " Les petits lits présentés au centre de la salle sont aussi des oeuvres d'art. Les visiteurs sont donc priés de ne pas s'y asseoir." 

Il n'y a pas si longtemps, les profanes pouvaient encore distinguer une oeuvre d'art d'un matelas. Aujourd'hui, les muséologues sentent le besoin de vulgariser la chose. L'éducation du public et l'accès démocratique à la culture contemporaine ont d'ailleurs été les principaux arguments pour justifier le déménagement du Musée d'art contemporain, en 1992, de la Cité du Havre, où il se trouvait depuis l'Exposition universelle de 1967, au centre-ville de Montréal. " Notre mission est éducative du début à la fin" , dit Paulette Gagnon, conservatrice en chef.

L'institution multiplie les initiatives de "rapprochement" : portes ouvertes, vidéos didactiques, rencontres d'artistes avec le public, rétrospective d'un peintre "facile" comme Alfred Pellan récemment, etc. "Briser le mur qui s'est dressé entre le public et l'art contemporain est devenu une préoccupation mondiale" , constate Louise Faure, directrice des communications du musée
Et pour cause. L'art contemporain s'embourgeoise et a de plus en plus besoin de fonds publics. Le nouvel édifice a coûté 33 millions de dollars. Et l'an dernier, le musée a reçu 57 dollars en subventions par visiteur. A l'heure où toutes les dépenses publiques sont remises en question, celui que les muséologues appellent "le regardeur" se demande de plus en plus pourquoi il devrait payer pour cet art impossible.

Dans la salle de la collection permanente du Musée d'art contemporain, on a vissé le capot d'une voiture Firebird sur un moteur hors-bord de 60 forces et perché un perrroquet métallique sur l'ensemble. Sur le plancher, un amas de détritus agencés propose un art "de récupération". Un peu plus loin, une toile toute grise (un monochrome) de 2 m x 3 m, du Montréalais Yves Gaucher (1968), rivalise d'intérêt avec une brune, de même dimensions, du New-Yorkais Jules Olitsky (1972).

"C'est l'époque de l'abstraction géométrique", dit Paulette Gagnon. Il faut juger de telles toiles, dit-elle, en fonction de l'histoire. "Ces oeuvres s'inscrivent aussi dans la démarche individuelle de chaque artiste. C'est seulement en connaissant cette démarche qu'on peut juger." 

La vulgarisation est un art difficile et les conservateurs inventent parfois un véritable langage d'alchimiste pour dire les choses les plus simples. Par exemple, ce texte de présentation d'une exposition récente, où le peintre Guy Pellerin a peint en jaune, rouge et bleu trois sections de mur avec, en relief, de petits nuages de même couleur (une table à dessin a aussi été transportée de son atelier dans la salle): "Aucune signification déterminée n'apparait dans l'oeuvre, qui révèle plutôt le potentiel des significations nombreuses et suggestives qui se synthétiseront dans la réponse de l'observateur, a écrit la conservatrice Yolande Racine. Aucun programme didactique n'est imposé par l'oeuvre elle-même. Celle-ci devient alors le catalyseurs des réactions de l'observateur stimulé par son potentiel évocateur. La peinture de Guy Pellerin interpelle notre mémoire dans une expérience de reconstruction de l'image. Le regardeur participe ainsi, dans l'acte de reconnaitre, de juger, de rechercher le signifiant, à la reconnaissance des multiples oppositions et résistances inscrites dans l'oeuvre."

Une phrase aurait pourtant suffi pour dire la même chose, soit que l'oeuvre en question ne veut rien dire... Conclusion d'ailleurs de Mme Racine: "Guy Pellerin remet en cause le concept de l'exposition comme finalité."!

Le philosophe et journaliste Jacques Dufresne est de ceux qui s'attaquent à la "fumisterie". Peu de choses dans cette veine artistique trouvent grâce à ses yeux, à commencer par le manifeste fondateur de l'art contemporain québécois, le Refus global de Paul-Emile Borduas, publié en 1948: "Un bouton d'acné dans l'histoire de la pensée! Ce n'est que par conformisme qu'on accepte que cet art soit porté aux nues. Un jour, on finira par se dire qu'on a été imbéciles d'accepter de payer des millions pour des niaiseries pareilles!"

Dufresne rêve d'une manifestation où des artistes de démarche plus traditionnelle (par exemple des figuratifs à la recherche de la "beauté") exposeraient au complexe Desjardins, en face du Musée d'art contemporain. Le public serait invité à comparer. Cet homme aime les débats et croit qu'il pourrait ainsi en susciter tout un.

"Les grands débats des civilisations portent là-dessus: qu'est ce que le beau? Qu'est-ce que l'art? "
" Je crains que les débats actuels sur l'art contemporain ne servent qu'à justifier de nouvelles coupures dans l'aide aux artistes ", dit Pierre-Léon Tétreault, un peintre qui a reçu quelque 25 bourses depuis le milieu des années 70 et qui n'en a pas honte. "Nous ne sommes pas des assistés sociaux! L'art crée beaucoup plus d'emplois qu'on le pense: dans les galeries, les musées, chez les fournisseurs, etc."

Les artistes canadiens sont parmi les plus subventionnés au monde. Aux États-Unis, où les subventions gouvernementales sont pratiquement inexistantes, c'est le marché qui fait tourner la machine à créer.

" A niveau de vie égal, le Québécois achéte beaucoup moins d'oeuvres que l'Américain ou même l'Ontarien , dit Tétreault. Il n'y a pratiquement pas de marché ici. " Sans l'aide de l'État, l'art contemporain canadien irait donc se faire voir ailleurs.

Le ministère québécois de la Culture verse 2,1 millions par année de subventions directes aux artistes en "arts visuels " (peinture, sculpture, photographie, installation...). Dans les mêmes disciplines, le Conseil des Arts du Canada a accordé 1.5 million à des Québécois l'an dernier. L'aide gouvernementale se manifeste de nombreuses façons: soutien aux artistes eux-mêmes, aux galeries, aux expositions, aux regroupements d'artistes, Banque du Conseil des Arts... Au Québec, 1% du budget de construction de tout édifice public va à l'achat d'oeuvres. Entre 12 et 15 millions de dollars par année passent ainsi des poches du contribuable québécois à celles des artistes.

C'est peu malgré tout pour les quelques 6000 Québécois qui essaient de gagner leur vie dans les arts plastiques, surtout en peinture. Au recensement, deux fois plus de gens se sont déclarés artistes en 1986 qu'en 1971. "L'engouement actuel est phénoménal, fait remarquer Jacques Dufresne. Regardez tous ces restaurants, cafés, caisses populaires où on expose. " Seul un petit pourcentage se hisse au rang des professionnels.

"Si on ajoute la musique, le théatre et la danse, le Québec produit 2300 finissants par année en art, dit Louise Poissant, professeur au département d'arts visuels de l'UQAM. Aucune société ne peut absorber autant d'artistes. "

Selon Christiane Jobin, du minitère de la Culture, " personne ne peut vivre des bourses ". Pour quelques heureux élus qui recoivent 20,000 ou 30,000 dollars, la majorité des boursiers se contentent d'un chèque de 3000 dollars.

On se bouscule donc ferme au portillon de la subvention. La compétition est féroce et la plupart ne récoltent même pas les miettes. Le pouvoir de décider qui aura une bourse et qui n'en aura pas (autrement dit qui est un "bon" artistes et qui ne l'est pas) est donc l'objet d'âpres luttes. Premières victimes, les adeptes d'un art réaliste, paysagistes et portraitistes.

Emmanuel Claudais, un jeune peintre-illustrateur qui se définit comme figuratif, ne pratique pas un art hermétique. Il ne craint pas d'exploiter des thèmes aussi populaires que les scènes de sport professionnel et a déjà conçu une affiche pour le Réseau des sports (RDS). En 15 ans, il a fait " une cinquantaine de demandes de subventions". Sans en obtenir une seule! Pas étonnant qu'il s'attaque au système: "Les subventions ne sont distribuées qu'à une très petite minorité même si tous les artistes paient leur TPS, leur TVQ et leurs impôts."

Toutes les tendances artistiques ne sont-elles pas soutenues par l'État? " Le ministère n'a pas à se prononcer sur les tendances de l'art ", dit Christiane Jobin, fonctionnaire du service de l'aide aux artistes du ministère de la Culture, tout en faisant remarquer que le contraire serait plutôt scandaleux.
Mais, sans se prononcer, l'État n'en finit pas moins par adopter une certaine conception du bon goût. Au ministère de la Culture, au Musée d'art contemporain ou au département d'art de l'UQAM, on esquisse les mêmes sourires entendus à propos des " peintres de cabanes à sucre " ou de ceux qui " peignent encore Baie- Saint-Paul ". Cet art, qui se vend assez bien dans les galeries de centres commerciaux ou rue du Trésor, n'a pas besoin de l'aide de l'État, répond-on chez les fonctionnaires.
Louise Poissant, de l'UQAM, ne se scandalise pas d'un tel parti pris des institutions: "On aurait l'air de quoi (devant les étrangers) si on exposait des paysages au Musée d'art contemporain? Des habitants! "

Le rejet de l'art réaliste est évident à l'université. "J'ai été obligé d'aller en Italie pour apprendre à dessiner ", dit Bernard Lebleu, un peintrre de 28 ans de l'Estrie. "Je n'étais pas satisfait de la formation à Concordia, très axée sur l'art contemporain et où l'étude des grands maîtres est à peu près abandonnée." Il n'est pas le seul. D'autres vont apprendre à Paris ou aux Etats-Unis. 
L'université québécoise enseigne les dessin comme on enseigne le français au secondaire: l'expression avant la grammaire! "On peut toujours enseigner à un étudiant à dessiner en lui montrant à faire de la reproduction la plus exacte possible de modèles. Mais il faut que ça vienne de lui ", dit Claude Courchesne, professeur de dessin tout juste retraité de l'UQAM.

Quatre grands tableaux de Baie-Saint-Paul (les quatre saisons), trônent bien haut sur les murs du vaste salon du peintre Jean-Marc Blier, de Saint-Hubert. On reconnait le site sans effort, preuve que le peintre est un figuratif accompli. Mais un figuratif révolté. "Moi aussi, je suis un "contemporain" ! Mais je vous défie de trouver des artistes figuratifs qui reçoivent des bourses. "

M. Blier, 72 ans, a étudié à l'ancienne École des Beaux- Arts de Montréal. Il se souvient avec nostalgie de "ces professeurs qui connaissaient leur affaire ". Il habite aujourd'hui un luxueux domaine mais ce n'est pas son art qui l'a rendu riche. Plutôt une manufacture de meubles dont il était propriètaire et qui employait 125 personnes. "Je l'ai créée, ma bourse!"

Laurent Bouchard, directeur de l'aide aux artistes au ministère de la Culture, appartient à la même génération d'artistes que M. Blier. Diplômé de l'École des Beaux-Arts, il a longtemps enseigné le dessin. Il admet qu'il lui arrive souvent, devant des oeuvres d'art contemporain, "de décrocher parce (qu'il) ne comprend pas". Mais il refuse de juger... "Je me dis que c'est de la recherche." 
La recherche est le premier critère qui, à Québec comme à Ottawa, départage les artistes subventionnés des autres. En théorie, aucune tendance n'est exclue. "Le devoir du ministère, dit M. Bouchard, est d'aider ceux qui prennent des risques et font de la recherche à plein temps. " Dans le même esprit, on subventionne aussi les galeries qui exposent des oeuvres qui n'ont à peu près aucune chance d'être vendues.

"Résultat, des galeries subventionnées année après année pour montrer des oeuvres invendables! " s'insurge Emmanuel Claudais. "La recherche à tout prix a conduit des artistes à "tripper" sur n'importe quoi. " Des exemples récents l'ont scandalisé: une diplômée de l'UQAM qui photographie des balles de foin dans des sacs à ordures, un Amérindien qui s'est contenté de coller les têtes de Brian Mulroney et de Robert Bourassa sur des uniformes nazis et un autre qui a sculpté une statuette de Mulroney tenant dans sa main un excrément de plâtre.Ces deux derniers cas sont, à ses yeux, "de l'art haineux qu'on accrédite au nom de la nouvelle vague amérindienne! "

Ces oeuvres dites "conceptuelles" incarnent une tendance forte de l'art d'aujourd'hui. Toutes ne sont pas aussi bêtement scatologiques. Mais la plupart ont du mal à toucher le public. Un groupe de chaises sur lesquelles on ne peut s'asseoir, installées par l'artiste Michel Goulet à la place Roy à Montrèal, a soulevé l'ire des citoyens du quartier (L'actualité, 15 octobre 91). Elles servent aujourd'hui de support à bicyclettes...

Le critique Jean-Claude Leblond, ex-directeur de la revue Vie des arts, est de ceux qui estiment qu'une "clique" vouée à cet art conceptuel a fait main basse sur les subventions. Un "nouvel académisme" domine l'enseignement (75% des boursiers sont des diplômés universitaires en art) et détermine qui est admis dans le temple du Musée d'art contemporain. Petit réseau, amitiés, conflits d'intérêts entre artistes, universitaires, muséologues, critiques et collectionneurs expliqueraient certaines exclusions. Ceux qui sont subventionnés renvoient l'ascenseur à leurs "amis" lorsque c'est à leur tour de siéger au jury.

Le milieu est petit et, cercle vicieux, on choisit généralement les membres des jurys parmi des artistes "reconnus", donc déjà subventionnés..."Dis-moi qui siège au jury et je te dirai si j'envoie ma demande de subvention!" dit Jean-Claude Leblond.

Laurent Bouchard défend avec vigueur l'impartialité du système d'attribution des bourses. Comme pour les subventions à la recherche scientifique, dit-il, l'État s'en remet au jugement des pairs: des jurys d'artistes, de professeurs ou de critiques sont formés à partir de listes fournies par les associations d'artistes - Conseil de la peinture, Conseil de la sculpture, etc.- ou les départements universitaires. Et on ne peut y sièger plus de deux ou trois années consécutives.
Encore plus politiquement correct, le jury du Conseil des Arts doit faire une juste place aux différentes régions du Canada, aux langues officielles, aux groupes ethniques, aux deux sexes et même "aux générations" , dit Jacques Doyon, agent du Conseil des Arts.

Aucun de ces critéres ne prévoit cependant une juste représentation des divers courants artistiques, par exemple une place aussi importante pour les artistes réalistes que pour ceux de l'art conceptuel. Un tel équilibre tient de la mission impossible, croit Jacques Doyon: "Mais à cause de la diversité des origines des jurés, les tendances les plus diverses finissent par apparaître. Si une catégorie d'artistes est sous-représentée à un moment donné, c'est un reflet du milieu." 

Pas si sûr. Selon Jacques Latulippe, rédacteur en chef de Magazin'art, une revue qui ouvre ses portes à toutes les tendances, toutes les organisations d'artistes n'ont pas l'oreille des bailleurs de fonds. IL donne pour exemple l'Institut des arts figuratifs ("la pluplart des peintres qui ont un succés commercial en sont membres" ) ou la Société canadienne d'aquarelle ("La crème des aquarellistes").
"Ces associations ne sont jamais, au grand jamais, consultées par les bonzes qui choisissent qui doit faire partie des jurys de subventions." 

Plusieurs artistes sont "abonnés" aux bourses. Un rapport interne du ministère de la Culture chiffre à 117 le nombre d'artistes qui ont reçu des bourses plus d'une année sur deux depuis le début de leur carrière.

Une compilation par L'actualité des bourses fédérales (Conseil des Arts) et provinciale (ministère de la Culture) consenties depuis 1980 révèle les noms de quelques champions. Le plus subventionné, le sculpteur Gilles Mihalcean, de Montréal, a reçu 13 bourses (et six de ses oeuvres ont été achetées par la Banque du Conseil des Arts) pour un total de 324,126 dollars. La photographe montréalaise Geneviève Cadieux détient le record de la fréquence avec 21 subventions depuis 1981.

Une oeuvre de Geneviève Cadieux, une photographie de lèvres de femme, trône sur le toît du Musée d'art contemporain. C'est l'enfant chérie de l'heure dans la communauté artistique. Elle s'empresse de me rappeler au sujet d'une interview à L'actualité , croyant que l'on prépare un reportage sur sa carrière. Mais elle se ravise quand elle apprend qu'il s'agit d'une entrevue sur les subventions de plus d'un quart de million de dollars qu'elle a reçues!

Pierre-Léon Tétreault (6e rang, 157,914 dollars), lui, ne se défile pas. "Toutes mes bourses ont été utilisées pour mes recherches. L'artiste qui en reçoit une mais qui ne produit rien et n'expose jamais ne pourra pas continuer à en recevoir. Nous devons faire des rapports, montrer à quoi nous a servi l'argent." 

Bien difficile par contre de savoir pourquoi, depuis trois ou quatre ans, le robinet des subventions s'est tari pour M. Tétreault. Son oeuvre est-elle en cause? Est-il victime de quelque jalousie du milieu? Lui-même cherche l'explication.

Dans un café de Montréal, je rencontre Jocelyne Alloucherie (2e rang, 308,560 dollars). Cette petite bonne femme frêle, à la voix douce, aux longs cheveux ébouriffés et aux vêtements un peu fripés, cherche sa "voie." Avec acharnement.
"Je me remets en question toutes les demi-heures!" 

Elle cherche à "échapper aux définitions". Est-elle peintre, sculpteur, installatrice, photographe? Elle ne le sait pas! "Disons que je travaille plutôt dans le champ de la sculpture." Ses oeuvres, très abstraites, ressemblent à de grands meubles, aux lignes épurées et austères. Aussi difficiles à décrire qu'à comprendre.

Jocelyne Alloucherie a encaissé sept subventions du minitère de la Culture et 11 du Conseil des Arts depuis 1980. Les bourses ne l'ont pas fait vivre, précise-t-elle, mais lui ont permis d'acheter des matériaux, d'engager des assistants, de louer des ateliers...Si reconnue soit-elle, Mme Alloucherie ne croit pas qu'il lui soit possible de vivre de son art. Car ses oeuvres, de son propre aveu, n'ont quère de potentiel commercial et coûtent très cher à produire. Elle gagne sa vie en enseignant à mi-temps à l'École des arts visuels de l'Université Laval.

Elle a aussi siégé à de nombreux jurys. Si quelqu'un fait partie de la "clique" qui domine les arts visuels au Québec, ce doit être elle! Difficile cependant de déceler un dogmatisme dans ses propos. Pourquoi les peintres de paysages ne reçoivent-ils pas de bourses? "J'imagine qu'il est encore possible de peindre Baie-Saint-Paul en proposant un ordre visuel différent..." Elle s'arrête, comme pour chercher les mots exprimant cette tentative sant fin que l'on nomme "recherche artistique".
"Peu importe les éléments d'une oeuvre. Ce qui importe, c'est le surgissement de quelque chose de nouveau. Une oeuvre doit être un événement en soi... Ça doit déplacer quelque chose dans la pensée."

Pour Mme Alloucherie, le système canadien de bourses publiques comporte des avantages sur le modèle américain. "Aux Etats-Unis, le marché oriente la production selon les goûts des acheteurs. Ici, l'artiste est encore plus libre." 
Ce que Pierre-Léon Tétreault appelle "le droit d'errer".

"Les bourses sont l'épine dorsale de la recherche artistique, dit-il. Comme pour la recherche fondamentale en science".

Plusieurs artistes font cette comparaison. L'astronomie, dont les applications pratiques sont à peu près inexistantes, en serait encore à scruter le système solaire si on attendait pour la subventionner qu'elle rapporte des bénéfices. Mais son progrès est quand même mesurable, objectif. Alors que l'art, par essence, est subjectif.

"L'art a quand même des retombées objectives, répond M. Tétreault. Même quand il semble ne s'adresser qu'à un petit groupe, l'art influence les designers de meubles, les décorateurs, les couturiers, les bijoutiers, les metteurs en scène, les concepteurs de télévision, ceux de la publicité..." 
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